La jeune fille dans le train
(The girl in the train)
— Et voilà ! constata George Rowland, l’air lugubre, en levant les yeux sur l’imposante façade noircie de fumée de la maison dont il sortait.
Elle aurait pu symboliser la toute-puissance de l’argent. Et cet argent que représentait William Rowland, oncle de George, avait eu le dernier mot. En moins de dix minutes, George, prunelle des yeux de son oncle, héritier de sa fortune et jeune homme plein d’avenir, avait grossi le nombre des chômeurs.
« Et avec ces vêtements-là, on ne voudra pas m’accorder l’allocation, songeait-il, toujours aussi lugubre. Quant à écrire des poèmes et les offrir de porte en porte pour deux pence (à votre bon cœur, madame !), je ne m’en sens pas le courage. »
Orgueil de son tailleur, George était habillé avec un goût exquis. Mais on ne vit pas de la coupe de son veston – à moins d’avoir subi un entraînement rigoureux.
« Et tout cela à cause de cette stupide revue ! » Le spectacle avait eu lieu la nuit précédente à Covent Garden Bail. George en était revenu à une heure assez tardive – matinale, pour être plus exact. En fait, il ne se souvenait pas du tout de son retour. Rogers, le maître d’hôtel de son oncle, un garçon complaisant, aurait pu sans doute en dire davantage. Une tête lourde, une tasse de thé très fort et une arrivée au bureau à midi moins 5 au lieu de 9 heures et demie avaient précipité la catastrophe. Rowland senior, qui, durant vingt-quatre ans, avait pardonné et payé comme tout parent qui se respecte se doit de le faire, s’était brusquement montré sous un jour nouveau. La tête de George semblait s’ouvrir et se refermer sous les mâchoires d’un instrument de torture médiéval et l’inconséquence de ses réponses avait ajouté au mécontentement de son oncle. William Rowland savait prendre une décision. En quelques mots précis, il avait mis son neveu à la porte pour, aussitôt, reporter son attention sur l’étude interrompue de quelque terrain pétrolifère du Pérou.
George Rowland secoua de ses pieds la poussière du bureau de son oncle et s’en retourna dans la Cité. George était un garçon pratique. Un bon déjeuner, selon lui, était essentiel pour aider à passer la situation en revue. Il le prit. Puis il regagna la maison familiale. Rogers ouvrit la porte. Bien stylé, il n’exprima aucune surprise à voir le jeune homme à cette heure inusitée.
— Bonjour, Rogers. Faites mes bagages, voulez-vous. Je pars.
— Oui, monsieur. Pour quelques jours, monsieur ?
— Définitivement. Je m’embarque pour les colonies cet après-midi.
— Vraiment, monsieur ?
— Oui. C’est-à-dire, si je trouve un bateau. Vous vous y connaissez en navires, Rogers ?
— Quelle colonie Monsieur a-t-il l’intention de visiter ?
— Je ne suis pas fixé. N’importe laquelle. Pourquoi pas l’Australie ? Qu’en pensez-vous ?
Rogers eut une toux discrète.
— J’ai entendu dire que la place n’y manquait pas pour ceux qui désirent vraiment travailler.
Rowland le regarda avec intérêt et admiration.
— Ça, au moins, c’est net. Réflexion faite, je ne pars pas pour l’Australie… pas aujourd’hui, en tout cas. Trouvez-moi un indicateur, je vous prie. Nous allons chercher quelque chose de moins éloigné.
Rogers apporta le volume requis. George l’ouvrit au hasard et le feuilleta d’une main rapide.
— Perth…, trop loin. Putney Bridge…, trop près. Ramsgate ?…, Non, réflexion faite. Reigate…, ça m’a toujours laissé froid. Tiens ! ça, par exemple ! Il existe un endroit baptisé Rowland’s Castle. En avez-vous déjà entendu parler, Rogers ?
— Je crois, monsieur, qu’on y arrive par Waterloo Station.
— Vous êtes un type extraordinaire ! Vous savez tout. Rowland’s Castle ! Je me demande à quoi peut ressembler cette ville.
— C’est à peine une ville, monsieur.
— Allons, tant mieux. Il y aura moins de concurrence. Ces petits hameaux tranquilles ont gardé un caractère féodal bien agréable. On saura y accueillir le dernier des Rowland. Je ne serais pas étonné qu’au bout d’une semaine on m’en élise maire. (Il referma l’indicateur d’un coup sec.) Le sort en est jeté. Préparez-moi une petite valise, voulez-vous, et le plus vite possible.
— Bien, monsieur.
Rogers apparut dix minutes plus tard.
— Dois-je appeler un taxi ?
— Oui, s’il vous plaît.
Rogers hésita un instant, puis s’approcha un peu.
— Monsieur voudra-t-il m’excuser ? Si j’étais lui, je n’attacherais pas trop d’importance à ce que monsieur son oncle a pu dire ce matin. Il a assisté à un dîner d’affaires hier soir et…
— N’insistez pas, coupa George. Je comprends…
— Et monsieur votre oncle a une certaine propension à la goutte…
— Je sais, je sais. La soirée a dû être dure pour vous, mon pauvre Rogers, avec nous deux ! Mais j’ai décidé de faire parler de moi à Rowland’s Castle, le berceau de mon illustre famille… Cela ferait bon effet dans un discours, n’est-ce pas ? Un télégramme, ou un entrefilet dans un journal du matin, et je reviens en cas de besoin. Et, à présent, sus à Waterloo !
Waterloo Station n’était pas en beauté à cette heure de l’après-midi. Rowland découvrit un train disposé à le conduire à destination. Un train humble, effacé, qui ne faisait rien pour tenter le voyageur.
Le jeune homme porta son choix sur un compartiment de première classe inoccupé, en tête de convoi, et en prit possession. Le quai était désert et seul le halètement spasmodique de la locomotive rompait le silence.
Puis tout s’anima avec une rapidité surprenante. Une jeune fille ouvrit brusquement la porte du compartiment, arrachant Rowland aux débuts d’une petite sieste. Elle semblait fort émue.
— Cachez-moi ! Je vous en prie, cachez-moi !
George était avant tout homme d’action. En l’espace de sept secondes, la jeune fille était dissimulée sous la banquette et le jeune homme, un peu essoufflé, assis dans un coin, les jambes négligemment croisées, lisait avec beaucoup d’attention la rubrique sportive d’un journal du soir. Il était temps. Un visage déformé par la colère s’encadrait à la portière.
— Ma nièce ! Elle est ici ! Je la veux !
George écarta son journal d’un air de profond ennui.
— Pardon ? Vous désirez, monsieur ? s’informa-t-il poliment.
— Ma nièce ! Qu’en avez-vous fait ?
Partant du principe que le meilleur moyen de se défendre est d’attaquer, George réagit avec violence.
— Que diable essayez-vous d’insinuer ? s’écria-t-il, réussissant une parfaite imitation de son oncle.
L’autre perdit l’usage de la parole un instant. Cette impétuosité soudaine le désarçonnait.
Il était gros et, peu entraîné à la course, haletait encore. Il avait les cheveux en brosse et une moustache à la Hohenzollern. Son accent était guttural et la raideur de son attitude laissait deviner que l’uniforme était sa tenue de prédilection.
George éprouvait la méfiance instinctive de l’Anglais vis-à-vis de l’étranger et une antipathie spéciale pour les individus d’aspect germanique.
— Que diable voulez-vous ? répéta-t-il d’un ton rogue.
— Elle est entrée ici, répondit l’autre. Je l’ai vue. Qu’en avez-vous fait ?
George rejeta son journal et se leva brusquement.
— Ah ! c’est comme ça ! gronda-t-il. Du chantage, hein ? Vous vous êtes trompé d’adresse, mon ami. J’ai lu l’article qui vous est consacré dans le Daily Mail, ce matin. Contrôleur ! Contrôleur !
Déjà alerté par les éclats de voix, l’employé accourait à grands pas.
— …Contrôleur ! dit Rowland de cet air impérieux qu’adoptent volontiers les humbles, cet individu m’importune. Je porterai plainte pour tentative de chantage s’il le faut. Il prétend que j’ai dissimulé sa nièce ici. On signale une bande organisée spécialisée dans ce genre d’exercice. Cet homme en fait partie. Emmenez-le, voulez-vous ? Voici ma carte.
Le contrôleur regarda les deux adversaires tour à tour et son opinion fut vite faite. Il avait été dressé à se méfier des étrangers et à admirer les gens bien habillés voyageant en première classe. Il posa une main sur l’épaule du gros homme.
— Allez, ouste ! Descendez !
C’en fut trop pour l’étranger. Oubliant ce qu’il savait d’anglais, il déversa sur les deux hommes un torrent d’insultes dans sa langue maternelle.
— …Ça suffit comme ça ! coupa le contrôleur. Écartez-vous, le train part.
Un coup de sifflet strident et le convoi s’ébranla lentement, comme à contrecœur.
Quand le train fut au bout du quai, George, abandonnant la portière, prit sa valise posée sur la banquette et la mit dans le filet.
— Tout va bien, dit-il ensuite. Vous pouvez vous montrer.
La jeune fille sortit à quatre pattes de sa cachette.
— Comment pourrais-je jamais vous remercier !
— Cela a été un plaisir pour moi, répliqua George avec nonchalance.
La jeune fille le regardait, un peu étonnée de son expression. Puis elle aperçut brusquement son image dans la glace et poussa un cri d’horreur.
On faisait chaque jour la toilette des compartiments mais on oubliait certainement le dessous des banquettes. George n’avait pas eu le loisir d’examiner la jeune fille avant sa disparition, mais il était à peu près certain qu’elle était habituellement soignée et élégante.
À présent, son petit chapeau rouge était cabossé et de travers et de longues traînées de suie lui zébraient les joues.
Elle fouilla dans son sac pour réparer les dégâts. Le jeune homme consacra les minutes qui suivirent à admirer le paysage.
— Comment vous remercier ?
George se retourna et répondit comme il l’avait déjà fait, mais d’un ton beaucoup plus chaleureux.
Elle était absolument ravissante ! Jamais encore il n’avait rencontré jeune personne plus séduisante.
— Vous avez été magnifique ! fit-elle, enthousiasmée.
— Mais non… Rien de plus simple. L’enfance de l’art… Trop heureux d’avoir pu vous rendre service.
— Magnifique, je le répète !
Il est très agréable de se faire traiter de héros par la plus jolie fille du monde et George goûtait fort le compliment appuyé d’un regard des plus émouvants.
Puis vint un silence embarrassé. La jeune fille semblait comprendre qu’elle était redevable d’une explication. Elle rougit légèrement.
— Le plus ennuyeux, dit-elle d’un ton où perçait la nervosité, est que, malheureusement, je ne peux vous expliquer…
— Vous ne pouvez pas…
— Non.
— C’est admirable ! dit Rowland avec un enthousiasme sincère.
— Quoi donc ? Je ne vois pas…
— Je dis que c’est admirable. Tout comme dans ces romans passionnants sur lesquels on passe des nuits. Dans tous, sans exception, l’héroïne ne peut rien expliquer au premier chapitre. Elle parle au dernier et on ne voit pas du tout pourquoi elle ne s’est pas décidée au début… à ceci près qu’il n’y aurait pas eu d’histoire. Je ne puis vous dire à quel point je suis ravi de me trouver mêlé à une aventure mystérieuse, une vraie… Je croyais que cela n’existait pas. Il s’agit sans doute de documents secrets de la plus haute importance et de l’Orient-Express. J’ai toujours eu un faible pour l’Orient-Express.
Elle lui lança un regard soupçonneux.
— Qui vous a parlé de l’Orient-Express ? demanda-t-elle d’un ton sec.
— Aurais-je commis une indiscrétion sans le vouloir ? dit vivement George. Peut-être votre oncle a-t-il l’habitude de prendre ce train…
— Mon oncle… Mon oncle…
— Je sais, dit George, compréhensif. J’en ai un, moi aussi. On ne saurait être responsable de ses oncles. Ce sont de ces petits inconvénients de la vie…
La jeune fille éclata de rire.
— Ah ! vous êtes rafraîchissant, reposant, dit-elle. (Et George perçut pour la première fois un léger accent étranger dans ses paroles. Elle n’était pas anglaise.) Monsieur…
— Rowland. George pour mes amis.
— Mon nom est Élisabeth…
Elle s’interrompit brusquement.
— J’aime beaucoup ce nom, dit George pour atténuer l’embarras de la jeune fille. Je veux espérer qu’on ne vous appelle pas « Bessie » ou une autre horreur du même genre ?
Elle secoua la tête.
— … Maintenant que nous avons fait connaissance, Élisabeth, passons aux affaires sérieuses. Ayez la bonté de vous lever, je vais brosser votre manteau.
Elle obéit et George s’acquitta de sa tâche avec beaucoup de conscience.
— Merci, Mr Rowland.
— George pour mes amis, je le répète. Vous n’avez pas la prétention de vous introduire dans mon compartiment, de vous précipiter sous la banquette, de me mettre dans l’obligation de mentir à votre oncle sans accepter de me compter au nombre de vos amis ?
— Merci, George.
— Voilà qui est mieux.
— Suis-je correcte à présent ? demanda Élisabeth en essayant de se voir de dos par-dessus l’épaule.
— Vous êtes… parfaite, dit-il, contenant non sans peine son enthousiasme.
— Tout s’est passé si vite !
— En effet.
— Il m’a vue dans le taxi. À la gare, il est descendu sur mes talons. J’ai sauté dans le premier train venu… À propos, où va-t-il ?
— À Rowland’s Castle, répondit George avec fermeté.
— Rowland’s Castle ?
— Il s’arrête en cours de route, bien entendu. Mais, entre nous, j’espère qu’il arrivera là-bas avant minuit. Lentement mais sûrement, telle est la devise du Southern Railway…
— Je n’ai pas envie d’y aller…
— Vous me froissez. C’est un endroit délicieux.
— Vous le connaissez ?
— Pas exactement. Mais si Rowland’s Castle ne vous convient pas, vous pouvez descendre à Woking, Weybridge ou Wimbledon.
— C’est une idée, approuva la jeune fille. Et je pourrai retourner à Londres par la route. Cela serait le mieux.
Elle n’avait pas fini sa phrase que le train ralentissait. Rowland leva un regard suppliant vers sa compagne.
— Puis-je faire quelque chose ?
— Non, vraiment. Je vous dois déjà beaucoup.
Un silence.
— … Oh ! je voudrais pouvoir vous expliquer !
— Je vous en prie, n’en faites rien ! Cela gâcherait tout. Mais ne puis-je vous rendre un service ? Transporter les documents secrets à Vienne, par exemple ? Donnez-moi une chance.
Le train s’était arrêté. Élisabeth sauta sur le quai. Elle se retourna vers le jeune homme penché à la fenêtre.
— Parlez-vous sérieusement ? Êtes-vous vraiment prêt à faire quelque chose pour nous… pour moi ?
— N’importe quoi. Élisabeth !
— Même si je ne vous en donne pas la raison ?
— Qui parle de raison ?
— Même s’il y a… du danger ?
— Plus il y en aura, mieux cela vaudra !
Elle hésita une seconde, puis se décida.
— Penchez-vous par la fenêtre. Regardez autour de vous d’un air indifférent.
Rowland obéit de son mieux.
— … Voyez-vous cet homme, avec une petite barbe noire et un pardessus clair ? Il monte dans le train. Suivez-le, voyez ce qu’il fait et où il va.
— Est-ce tout ? Que dois-je ?…
— On vous enverra des instructions supplémentaires. Surveillez-le et… gardez ceci. (Elle lui glissa un petit paquet scellé entre les doigts.) Gardez-le au péril de votre vie. C’est la clef de toute l’affaire.
Le train repartit. Rowland resta à la fenêtre à suivre des yeux la gracieuse silhouette d’Élisabeth qui s’éloignait.
Le reste du voyage fut monotone. Le convoi, très lent, s’arrêtait à chaque station. George bondissait chaque fois à la vitre pour se convaincre que sa proie ne lui échappait pas. Quand l’arrêt se prolongeait, le jeune homme descendait sur le quai, allait s’assurer que l’autre n’avait pas changé de place.
Le barbu descendit à Portsmouth et prit une chambre dans un petit hôtel de second ordre. George l’imita.
Leurs chambres se trouvaient sur le même palier et presque voisines. Novice dans l’art d’exercer une filature, George s’était cependant juré de justifier la confiance d’Élisabeth.
Dans la salle à manger, le jeune homme se trouva placé non loin du barbu. Les dîneurs étaient peu nombreux. Des voyageurs de commerce pour la plupart, donnant toute leur attention à leur assiette. L’un d’eux, cependant, attira l’attention de George. De petite taille, les cheveux et la moustache d’un blond tirant sur le roux, un peu l’allure d’un homme de cheval.
George parut l’intéresser également car, le dîner terminé, il lia conversation et proposa une partie de billard. Mais le jeune homme refusa poliment ; du coin de l’œil, il avait vu le barbu mettre son chapeau et son manteau.
L’instant d’après, il était dans la rue.
La poursuite fut longue, ennuyeuse et apparemment sans but. Après avoir parcouru près de quatre kilomètres au hasard des pavés de Portsmouth, l’homme retourna à l’hôtel, Rowland sur ses talons.
S’était-il rendu compte de la filature dont il était l’objet ? Debout dans le hall, George réfléchissait à la question lorsque la porte d’entrée s’ouvrit, livrant passage au petit rouquin qui rentrait à son tour.
Soudain le jeune homme se rendit compte que le jeune prétentieux de la réception s’adressait à lui.
— Vous êtes Mr Rowland, n’est-ce pas ? Deux messieurs – deux étrangers – désirent vous voir. Ils attendent dans le petit salon, au bout du couloir.
Surpris, George se dirigea vers la pièce indiquée. Deux hommes se levèrent à son entrée et s’inclinèrent très bas.
— Mr Rowland ? Vous savez sans doute qui nous sommes.
Le porte-parole s’exprimait en excellent anglais. Ses cheveux gris inspiraient la considération. L’autre, plus jeune, était grand. Il avait le teint brouillé et les cheveux très clairs. L’expression nettement agressive de son visage boutonneux, d’une lourdeur toute germanique, ne le rendait pas particulièrement séduisant.
Ni l’un ni l’autre n’était le gros monsieur de Waterloo Station et George, soulagé, déploya toutes ses grâces.
— Je vous en prie, messieurs, asseyez-vous. Je suis ravi de faire votre connaissance. Puis-je vous offrir quelque chose à boire ?
L’aîné des deux étrangers leva une main.
— Non, merci, lord Rowland. Nous ne disposons que de brefs instants… le temps de vous poser une question.
— C’est fort aimable à vous de m’élever à la pairie. Je suis désolé que vous ne vouliez rien boire. Mais quelle est cette question ?
— Vous avez quitté Londres en compagnie d’une certaine dame. Vous êtes arrivé seul ici. Où est cette dame ?
George se leva vivement.
— Je me refuse à comprendre, dit-il, glacial, s’efforçant de trouver le ton juste d’un héros de roman. Messieurs, permettez-moi de prendre congé…
— Vous nous comprenez parfaitement ! s’écria le jeune étranger sortant de sa réserve. Qu’avez-vous fait d’Alexa ?
— Du calme, murmura l’autre. Je vous en prie.
— Je puis vous assurer, dit George, que je ne connais personne de ce nom. Vous devez faire erreur.
Le vieux monsieur lui lança un regard acéré.
— C’est fort improbable, dit-il sèchement. Je me suis permis d’examiner le registre de l’hôtel. Vous vous êtes inscrit vous-même comme Mr G. Rowland, de Rowland’s Castle.
George se sentit rougir.
— Une… une petite plaisanterie, répondit-il faiblement.
— C’est bien pauvre comme subterfuge. Inutile de biaiser. Où est Son Altesse ?
— Si vous voulez parler d’Élisabeth…
Le jeune homme boutonneux bondit.
— Insolent ! hurla-t-il. Cette familiarité, monsieur…
— Je veux parler, dit l’autre lentement, et vous le savez fort bien, de la grande-duchesse Anastasia, Sophia, Alexandra, Maria, Héléna, Olga, Élisabeth de Catonie.
— Oh ! gémit George cherchant à rappeler ses souvenirs.
La Catonie était, croyait-il, un petit royaume des Balkans qu’une révolution venait d’agiter. Un violent effort lui permit de recouvrer son calme.
— En effet, nous parlons de la même personne, reconnut-il avec une aisance un peu affectée. Seulement, moi, je l’appelle Élisabeth.
— Vous me rendrez raison ! s’écria le jeune étranger. Nous nous battrons !
— Pardon ?
— Parfaitement ! Nous nous battrons en duel.
— Non, répondit Rowland avec fermeté. Je déteste les duels.
— Et pourquoi cela ? s’enquit l’autre d’un ton rogue.
— J’ai trop peur d’être blessé.
— Ah ! c’est comme ça ? Je vais, de ce pas, vous casser la figure.
Le jeune homme s’approchait, menaçant. Une seconde plus tard, il décrivait dans l’air une gracieuse parabole avant de reprendre lourdement contact avec le sol. Il se releva, l’œil vague.
Rowland souriait toujours.
— Comme je vous le disais, remarqua-t-il, j’ai toujours peur de me faire blesser. Aussi ai-je jugé bon d’apprendre le judo.
Il y eut un silence. Les deux étrangers regardaient avec curiosité ce jeune homme dont l’air nonchalant semblait dissimuler de dangereuses qualités.
— Vous vous en repentirez ! dit entre ses dents sa victime, pâle de rage.
L’aîné n’avait rien perdu de sa dignité.
— Est-ce votre dernier mot, lord Rowland ? Vous refusez de nous dire où se trouve Son Altesse ?
— Je l’ignore moi-même.
— Nous n’en croyons rien.
— Vous n’êtes pas d’un naturel très confiant, semble-t-il.
L’autre secoua la tête.
— Ce n’est pas fini, murmura-t-il. Vous entendrez parler de nous.
Il sortit, suivi de son compagnon.
Resté seul, George se passa la main sur le front. Les événements se succédaient à une cadence vertigineuse. Il était évidemment mêlé à un scandale international de première grandeur.
« Peut-être y aura-t-il une autre guerre », se dit-il, plein d’espoir. Et, soudain, il se souvint du barbu. Que devenait-il ? Avait-il disparu ?
Il le découvrit, assis dans un coin du salon. Il s’installa dans l’angle opposé. Trois minutes plus tard, l’homme se leva et quitta la pièce. Rowland le suivit et le vit gagner sa chambre.
George, qui sentait le besoin impérieux d’une nuit de repos, fut satisfait de le voir refermer sa porte. Mais une cruelle pensée l’assaillit.
Et si le barbu se savait suivi ? S’il profitait de la nuit pour prendre le large ? Quelques minutes de réflexion lui suffirent pour résoudre le problème. Une chaussette détricotée le mit en possession d’une bonne longueur de laine de teinte neutre dont il alla fixer un bout, à l’aide d’un papier collant, à la porte du barbu. Puis il revint chez lui en déroulant la laine derrière lui. À l’autre extrémité il attacha une petite clochette en argent – souvenir des réjouissances de la nuit précédente. Satisfait, il contempla son œuvre. Le barbu ne pouvait plus sortir de sa chambre sans faire tinter la clochette.
Il plaça sous son oreiller le petit paquet confié par la jeune fille et se coucha. Mais, tourmenté par la complexité de la situation, il ne put trouver aussitôt le sommeil. Quels rapports existait-il entre la grande-duchesse en fuite, le petit paquet et le barbu ? Que fuyait Son Altesse ? Les deux étrangers se doutaient-ils qu’il détenait le petit paquet ? Et que pouvait-il contenir ?
Irrité, mal à l’aise, il n’en sombra pas moins dans le sommeil.
Il fut éveillé par le faible tintement de la clochette. N’étant pas de ceux qui se trouvent prêts à l’action les yeux à peine ouverts, il lui fallut une minute et demie pour reprendre ses esprits. Puis, bondissant de son lit, il ouvrit doucement sa porte. Une ombre, au bout du couloir, lui indiqua la direction prise par son gibier. S’efforçant de ne faire aucun bruit, il prit la filature et arriva à temps pour voir le barbu pénétrer dans une salle de bains. Le fait était d’autant plus surprenant qu’il y en avait une autre juste en face de sa chambre.
Le jeune homme s’approcha de la porte qui n’était que poussée et jeta un coup d’œil par la fente.
L’homme, à genoux, soulevait une latte du parquet, derrière la baignoire. Son travail dura cinq minutes. Il se releva et George battit prudemment en retraite. De la porte de sa chambre, il vit le barbu regagner la sienne.
« Bon, se dit-il. On élucidera demain matin le mystère de la salle de bains. »
Il regagna son lit et glissa une main sous son oreiller pour s’assurer que le précieux paquet s’y trouvait toujours. L’instant d’après, il arrachait les draps. Le paquet avait disparu !
C’est un George assez terne qui prit son petit déjeuner, le lendemain matin. Il n’avait pas été digne de la confiance d’Élisabeth. Il s’était laissé prendre le paquet qu’elle lui avait confié et le « mystère de la salle de bains » ne présentait aucun intérêt. Il n’y avait pas de quoi être fier de soi.
Son repas terminé, il remonta chez lui. Une femme de chambre attendait sur le palier, l’air perplexe.
— Ça ne va pas ?
— C’est le monsieur, le barbu. Il a demandé qu’on le réveille à 8 heures et demie. Mais il ne répond pas et la porte est fermée au verrou.
Inquiet, Rowland se précipita dans sa chambre et s’arrêta, stupéfait, au milieu de la pièce. Le petit paquet qu’on lui avait volé la nuit précédente se trouvait sur la coiffeuse !
Il le saisit, le retourna. Aucun doute, c’était lui. Mais on en avait brisé les cachets. Après une brève hésitation, il l’ouvrit. Chacun son tour, n’est-il pas vrai ? Une petite boîte en carton. À l’intérieur, sur un lit de coton rose, un simple anneau d’or, une alliance.
Il la cueillit entre le pouce et l’index, l’examina avec soin. Elle ne portait aucune inscription.
— C’est à devenir fou ! Fou à lier ! Je n’y comprends rien !
Il se rappela soudain ce que lui avait dit la femme de chambre.
Un coup d’œil à la fenêtre lui suffit : une large corniche courait le long du mur. La colère et la curiosité balayèrent en lui tout souci de danger. Déjà il enjambait la barre d’appui et, quelques secondes plus tard, il escaladait la fenêtre de la chambre du barbu. La pièce était vide. Une échelle d’incendie toute proche menait à la cour de l’hôtel. Inutile de chercher plus loin. L’homme s’en était servi pour fuir. Mais il n’avait pas pris le temps d’emporter ses vêtements. Peut-être ceux-ci apporteraient-ils une réponse aux questions que se posait George.
Il examinait le contenu d’un vieux sac de voyage quand un bruit léger le fit s’immobiliser. Il venait de la penderie. Il bondit, en ouvrit brusquement la porte et se retrouva sur le tapis, un homme entre les bras.
Au bout de quelques minutes d’une lutte échevelée, les deux adversaires se séparèrent, hors d’haleine, et George reconnut son assaillant : c’était le petit homme à la moustache rousse !
— Qui diable êtes-vous ? s’exclama-t-il.
Pour toute réponse, l’autre lui tendit sa carte.
— Inspecteur Jarrold, de Scotland Yard ! Parfaitement. Et vous feriez bien de me dire ce que vous savez de cette affaire.
— Je me le demande, fit Rowland, pensif. Réflexion faite, je crois que vous avez raison, inspecteur. Mais si nous choisissions un endroit plus accueillant ?
Ce fut au bar que George ouvrit son cœur. Jarrold l’écouta avec sympathie.
— En effet, c’est assez déconcertant, dit-il quand le jeune homme eut terminé son récit. Beaucoup de points restent obscurs, mais je vais vous dire ce que je sais. Je filais Mardenberg (votre barbu) lorsque votre entrée en scène et la façon dont vous le surveilliez éveillèrent mes soupçons. Vous m’intriguiez. La nuit dernière, j’ai profité de votre absence pour me glisser dans votre chambre et vous prendre la petite boîte qui se trouvait sous votre oreiller. Elle ne contenait pas ce que je cherchais ; j’ai saisi la première occasion pour vous la rendre.
— Cela éclaircit un peu la situation, mais il n’empêche que je me suis conduit comme un crétin…
— Ce n’est pas mon avis. Pour un amateur, vous vous en êtes joliment bien tiré. Vous êtes, dites-vous, allé chercher dans la salle de bains ce que l’homme à barbe y avait dissimulé ?
— Oui. Mais il ne s’agit que d’une banale lettre d’amour. Je n’ai nullement l’intention de me mêler de la vie privée de ce pauvre type.
— Cela vous ennuierait-il de me la montrer ?
George sortit de sa poche une lettre et la tendit à l’inspecteur qui la déplia et la lut.
— À première vue, vous avez raison. Mais essayez donc de tracer un trait réunissant tous les points des « i ». Vous avez trouvé là, monsieur, un plan des fortifications de Portsmouth !
— Quoi ?
— Oui. Nous avions cet individu à l’œil depuis longtemps. Mais il est malin. Il ne se « mouille » pas. Pour les besognes dangereuses, il emploie une femme.
— Une femme ? répéta George d’une voix sourde. Comment s’appelle-t-elle ?
— Elle a plusieurs noms mais on la connaît surtout sous celui de Betty-les-Belles-Châsses. Une très jolie fille.
— Betty… les-Belles-Châsses… Merci, inspecteur…
— Qu’avez-vous, monsieur ? Vous ne vous sentez pas bien ?
— Non. Je suis très malade. Je vais rentrer à Londres par le premier train.
L’inspecteur consulta sa montre.
— Vous n’aurez qu’un omnibus, à cette heure-ci. Attendez l’express, cela vaudra mieux.
— Cela n’a aucune importance, dit George, lugubre.
Installé dans un compartiment de première classe, George parcourait le journal d’un regard absent quand la lecture d’un entrefilet le fit sursauter :
Londres a servi de cadre, hier, à un mariage des plus romantiques. Celui de lord Roland Gaigh, deuxième fils du marquis d’Axminster, et de la grande-duchesse Anastasia de Catonie. La cérémonie avait été tenue secrète. La grande-duchesse vivait à Paris avec son oncle pendant la révolution de Catonie.
Elle avait rencontré lord Roland alors attaché d’ambassade au grand-duché. Leurs fiançailles datent de cette époque.
— Ça, alors…
Incapable d’exprimer ses sentiments avec plus de vigueur, Rowland se tut et resta le regard fixé dans le vide.
Le train s’arrêta à une petite gare et une jeune femme monta dans le compartiment. Elle s’assit en face du jeune homme.
— Bonjour, George, fit-elle doucement.
— Seigneur ! Élisabeth !
Elle lui souriait, plus ravissante que jamais.
George se prit la tête à deux mains.
— Oh ! mon Dieu ! Je vous en supplie, renseignez-moi : êtes-vous la grande-duchesse Anastasia, ou Betty-les-Belles-Châsses ?
Elle le regarda, surprise.
— Ni l’une ni l’autre, répondit-elle. Je m’appelle Élisabeth Gaigh. À présent, je puis tout vous dire. Je vous dois des excuses. Roland, mon frère, aimait Alexa…
— La grande-duchesse ?
— Oui. C’est le nom que lui donnent ses intimes. Donc, Roland l’aimait et elle aimait Roland. Pendant la révolution, Alexa se trouvait à Paris. Le vieux Sturm, le chancelier, a voulu lui faire épouser un de ses cousins, le prince Karl, un horrible garçon boutonneux…
— Je crois l’avoir rencontré, dit George.
— … qu’elle détestait. Mais le prince Osric, son oncle, lui avait interdit de revoir Roland. Elle s’est enfuie en Angleterre. C’est moi qui l’ai accueillie. Roland était en Écosse, nous lui avons envoyé un télégramme. Mais, à la dernière minute, le taxi dans lequel nous nous trouvions en a croisé un autre, occupé par le vieux prince Osric. Évidemment, il nous a suivies. Le pire était à craindre : il est le tuteur d’Alexa ! C’est alors que j’ai eu une idée. J’ai changé de chapeau et de manteau avec Alexa et nous avons dit au chauffeur d’aller à Waterloo Station. Comme nous l’avions prévu, Osric a été trompé par le chapeau rouge. Mais je n’ai pas voulu qu’il me voie, qu’il s’aperçoive de sa méprise… et je vous ai demandé de m’aider.
— Tout cela, c’est parfait, dit George. Mais la suite ?
— Ici, je vous dois des excuses. J’ai exagéré, vraiment. Vous sembliez tellement désireux de participer à une aventure mystérieuse que je n’ai pas pu résister à la tentation. J’ai choisi, sur le quai, l’individu à l’aspect le plus sinistre et je vous ai demandé de le suivre. Puis je vous ai confié le petit paquet.
— Qui contenait une alliance.
— Oui. Nous l’avions achetée, Alexa et moi, pour la remettre à Roland qui devait arriver d’Écosse quelques instants avant la cérémonie et n’aurait pas le temps de passer chez le bijoutier, Alexa l’avait mise dans la poche de son manteau. Comment ont-ils fait sans elle ? Ils ont dû prendre un anneau de rideau…
— Je vois, dit George. Tout devient très simple, quand on sait. Vous permettez ?
Il s’était emparé de sa main gauche, la dégantait et poussa un grand soupir. Pas d’anneau…
— C’est parfait, il ne sera pas dit que cette bague n’aura servi à rien.
— Oh ! s’écria Élisabeth. Mais je ne vous connais pas !
— Vous me savez charmant, c’est l’essentiel. Et vous êtes lady Élisabeth Gaigh ?
— George ! Seriez-vous snob ?
— Terriblement. Mais je pense surtout à mon oncle… celui avec lequel je suis fâché ! Quand il saura que je vous épouse, qu’il y aura du sang bleu dans la famille, il me prendra aussitôt comme associé.
— Oh ! George, est-il vraiment très riche ?
— Élisabeth, seriez-vous intéressée ?
— Énormément. J’adore dépenser. Mais je songeais surtout à mon père qui a cinq filles nobles et belles comme le jour. Il rêve d’un gendre fortuné.
— Notre mariage semble devoir être de ceux qui sont conçus dans le ciel et qui trouvent leur accomplissement sur la terre, dit George. Habiterons-nous Rowland’s Castle ? On me fera certainement lord-maire si vous êtes ma femme. Élisabeth, ma chérie, je vais contrevenir aux règlements des chemins de fer, je vais vous embrasser !
(Traduction de Monique Thies)